Avant-propos

Suite à la parution des résultats corrompus d’un concours de recrutement par la Compagnie des Phosphates de Gafsa, seule pourvoyeuse d’emplois dans une région dévastée par la pauvreté et l’abandon séculaire des pouvoirs publics, commença le 5 janvier 2008 à Redeyef un soulèvement qui rassembla très vite chômeurs, étudiants, femmes, syndicalistes, lycéens, parents et jusqu’à l’entièreté de la ville (30 000 habitants).

Sa durée exceptionnelle (6 mois, stricto sensu), son mode d’organisation tout à fait autonome et indépendant des partis politiques et syndicats existants, l’intervention virulente, massive et inventive des femmes autant que l’apparition sur une scène populaire d'une nouvelle figure politique, celle des « chômeurs diplômés » lui donna une tournure singulière : « Redeyef » est depuis devenu le nom tunisien d’une indifférence déclarée à la question de l’occupation des places du pouvoir d’Etat, indifférence aux circonvolutions sinueuses d’un pays qui s’épuise à transiter.

Le point de départ de l’insurrection tunisienne et sa pulsation renouvelée : le dégagement des corrompus, le refus des vexations et des passe-droits, la déclaration publique des combines et subornations, l’advenue à l’existence politique des pauvres et des désœuvrés.

Un soulèvement dont l’intensité et la puissance imaginative n’est pas sans rappeler, dans un tout autre contexte, la force irruptive d’une insurrection comme la Commune de Paris. Jusque dans son écrasement. Encerclement de la ville, arrestations nombreuses, pratique de la torture, harcèlement sans nom des familles. Jeunes tués.

Ce qui s’affirme là, et continue à ce jour de s'y affirmer, dans cette ville où l’Etat depuis 2011 s’est absenté, est l’invention d’une extériorité radicale à son endroit de la part de gens qui ne le lâchant pour autant pas d’une semelle, n'en attendent strictement rien et donc, s'organisent.




Ce texte est le fruit condensé d’une enquête menée dans le Sud-Ouest tunisien, en Mars 2011, en Août 2011, en Janvier 2012, en Avril 2012, en Juillet 2012, en Janvier 2013. A Gafsa, Kasserine, Thala, Siliana, Redeyef. Et tout particulièrement à Redeyef. Puis à Redeyef exclusivement. Il constitue, entre autre, l’un des chapitres de l’ouvrage collectif « Dégagisme du manifeste » à paraître fin 2015.

Redeyef est une ville de 30 000 habitants et pourtant elle a tout d’un village. Mis à part ses 2 rues centrales, Redeyef se distribue en de nombreuses ruelles anarchiques, irrégulières, vallonnées, illogiques. Il est facile de s’y perdre. Les jeunes du soulèvement de 2008 y ont inlassablement et stratégiquement fatigué les BOP, Brigades de l’Ordre Publique, à les entraîner dans tel quartier noué pour les surprendre venant d’ailleurs.

A Redeyef, il y a le jour une lumière qui, les heures drues, est blessante, l’été y est intolérable de chaleur, les coupures d’eau quotidiennes - les équipements de distribution datent de la colonisation française, la population a quintuplé depuis.

Les coupures d’eau étant imprévisibles, il me sera conseillé de laisser la nuit les robinets ouverts, au cas où l’eau miraculeusement revienne, il me faut alors en prévision et très rapidement remplir les seaux.

« Si le débit est faible, c’est parce que Redeyef est une ville révolutionnaire », me dit Zhouaier, un jeune lycéen.

Les nuits sont noires, l’éclairage public ne marche pas et il est troublant, rentrant à la maison le soir, de cheminer sans savoir où poser les pieds, pas d’autre choix que d’y marcher à l’aveugle. L’hiver y est extrêmement froid, les burnous et couvertures en laine me tiennent lieu de chauffage.

Redeyef n’est épargnée ni par la chaleur, ni par la froideur, ni par l’obscurité, ni par la poussière.

Redeyef est la ville des tas.

Des tas de sable,

Excédent de ce qui a servi à dessiner les ruelles. Car Redeyef n’est pas goudronnée et en perpétuel chantier. L’air y est tout le temps chargé, irisé de poussières.

Des tas de Phosphate,

Redeyef est le cinquième gisement de Phosphate au Monde.

Mais ce qui y est surtout singulier, c’est que le Phosphate s’y amoncelle.

Le phosphate est un sel d’acide phosphorique utilisé comme engrais ou pesticide. Il pollue les nappes phréatiques, provoque des cancers et des maladies psychiques, la plupart des habitants de Redeyef dès 30 ans d’ailleurs ont les dents noires.

Le phosphate, seule richesse développée à Redeyef, ne sort plus de la ville depuis janvier 2011.

Un comité de blocage du Phosphate barre clandestinement et ce 24 h sur 24, les camions de la CPG, la Compagnie de Phosphates de Gafsa, qui tentent de l’exporter pour Gabes et Sfax, où il serait vendu à l’étranger.

Ce sont des tas géants de phosphates gris et beige qui s’amoncellent, de véritables collines pouvant dépasser 15 mètres de hauteur, me rappelant les terrils du Borinage. Je les vois à chaque séjour monter plus haut encore. « La richesse de Redeyef appartient à Redeyef » me dit un ouvrier chargé de son extraction. Face à l’absence de redistribution des gains faramineux de cette industrie (9 millions de dinars par jour), les habitants ont décidé de faire en sorte que le phosphate reste dans Redeyef. « Le phosphate ne sortira plus. » « Rien » n’a changé, ritournelle nationale que j’entends aussi à Redeyef sauf que nouveauté, le Phosphate ne sort plus.


Redeyef est aussi la ville des tas de poubelles.

Des tas de détritus jonchant les rues mais surtout l’oued éventré où ne coule plus aucune eau, l’eau a été détournée par les installations industrielles phosphatières. Tous les matins, je traverse la voie de chemin de fer destiné à l’acheminement du Phosphate hors de la Ville et qui sert aujourd’hui d’endroit où les poubelles sont déjetées; je pense alors à cet homme blessé et pourchassé en 2008 jusque dans les montagnes que la police a volontairement déposé à la décharge publique ne pouvant plus bouger, et à qui on ramène l’un de ses amis dans le même état et que la police laisse là gisant.

Redeyef est aussi la ville des tas de briques rouges qui attendent des autorisations de construire qui ne viennent jamais. Redeyef est la ville des maisons aux deuxièmes étages desquelles des piquets en fer découpent le ciel et servent de refuge pour capter les ondes gsm difficilement captables.

Car si Redeyef est une ville de tas, c’est aussi une ville de hauteurs.

Hauteurs des armatures de deuxièmes étages inachevables, de poteaux électriques renforcés à coup de débris de ciment dans l’hypothèse d’inondations meurtrières, d’installations de la Compagnie de Phosphate de Gafsa, machines d’extraction, machine de traitement, tracteurs, tapis roulant, machinerie métallique d’un autre âge, le tout découpé dans l’espace en ses points de limite par des espèces de constructions que j’appelle d’emblée dans ma tête des « Miradors. »

Ici tout rappelle sans cesse que l’Etat n’est pas là.

On parle beaucoup de Redeyef comme d’une ville laissée à l’abandon par l’Etat, et abandonnée, elle l’est, les tas et les hauteurs m’y renvoient sans cesse. Personne des gens que je rencontre ne s’en plaint pourtant réellement. L’absence de l’Etat n’y est cause d’aucune plainte, ni d’illusion revendicatrice, mais cause d’une vigueur, celle de ceux qui se débrouillent d’eux mêmes.

Le maire RCdiste de Redeyef a fui la ville. En Janvier dernier, il n’y a toujours pas de municipalité, la mairie est vide ou occupée de temps à autres par des associations de quartiers que le local de l’UGTT ne peut contenir.

Le 13 janvier 2011 au soir, un ami militant Adel Jayar me raconte que le commissaire de police cherche désespérément à lui remettre les clefs du commissariat, il refuse de les prendre. Le commissariat, lieu des plus féroces tortures des insurgés de 2008, sera incendié le lendemain. Aujourd’hui, vide, situé en plein centre de la ville, sa porte d’entrée est barricadée.

L’usine de textile ferme ses portes en 2011, sans explication autre que l’exil volontaire de son patron. L’entreprise de téléphonie, immense bâtiment tout neuf près du souk, ferme ses portes la même année sans raison valable, je veux dire, connue des habitants.

Redeyef n’est pas « abandonnée », elle est désertée par l’Etat qui a fui, pour n’y plus revenir.

Depuis lors donc, Redeyef n’a pas de municipalité, ni de ramassage des poubelles, ni transports publics, ni police, ni administrations.


Rabbeh, jeune chômeur diplômé me dit : « Redeyef se tient debout toute seule, Redeyef est un état dans l’Etat. »

Face à cela, les gens s’organisent.

Mais « pour s’organiser, il faut un lieu », me dit un militant, Adnen Hajji.

Il y a dans l’espace géographique de la Ville, 3 points incandescents

En son centre, la Place des Martyrs de 2008 : à la place de l’effigie de Ben Ali, les visages impassibles de 4 des 6 jeunes hommes assassinés en 2008.

Non loin de là, la place encore appelée « Place de l’horloge », l’horloge y a été arrachée en janvier 2011, sans être remplacée ni par une neuve, ni par rien. Si bien que sur cette place, il y a une structure urbaine avec rien dedans.

Enfin le lieu le plus historiquement et politiquement incandescent : le local de l’UGGT, local réquisitionné de force par les habitants aux syndicalistes corrompus de l’UGGT le 5 janvier 2008 et qui reste le lieu de l’organisation politique de la ville par elle-même. Lieu des discours publics, lieu des réunions des femmes de l’association « Mères des martyrs », lieu de réunions des militants « indépendants », ils se nomment comme cela eux-mêmes.

Lieu où se discutent les difficultés de l’heure.

A Redeyef, 62 pour cent des jeunes maîtrisards sont au chômage, les cafés, bondés, servent de maigre exutoire au désœuvrement. Il n’y a pas de cinéma ni d’hôpital, ni de transports publics. La pollution du Phosphate produit des ravages : cancers des poumons, cancers de l’appareil urinaire, maladies des yeux, maladie de l’appareil respiratoire, maladie des dents, maladies psychiques. Les sols sont devenus stériles, il n’y a plus de possibilité d’agriculture. Brahim, un ami instituteur me raconte : « aucun mur n’entoure l’école, les chaises et les tables sont en « état de misère ». « Il y a une seule toilette pour toute l’école. Parfois nous, les enseignants, sommes timides d’aller aux toilettes ». Les enfants des campagnes proches font à pied le chemin de 4 à 5 km vers l’école, Brahim utilise une charrette pour se rendre à son travail. Les routes sont pleines de trous, les accidents de voitures nombreux. Il n’y a pas de cantine, il n’est pas rare qu’un yogourt soit le repas de la journée. Brahim ajoute en rigolant : « et je dois leur donner cours d’informatique ? »

Face à cela, et à l’image de ce qui a été inventé lors du soulèvement de 2008, les gens s’organisent eux mêmes.

En 2008, le soulèvement doit sa durée exceptionnelle à une organisation interne structurée en comités : comité de négociations, comité d’information, comité d’organisation des manifestations, comité de protection des quartiers, comité des femmes pour la libération des prisonniers et pour la protection des hommes et des enfants, comités de collectes pour les familles pauvres, comités de collectes pour les familles des martyrs, comités de collectes pour les militants arrêtés, comités du nettoyage de la ville, comités des ouvriers qui continuent à travailler au traitement du Phosphate mêmes s’il ne sort plus, comité qui sert à assurer la gestion des salaires, quand bien même l’usine est officiellement à l’arrêt. .


Ces comités persistent à se redéployer autour des situations les plus vives de l’heure :

Comités de régularisation de la situation des retraités prématurés qui attendent une indemnisation depuis des années. Comités de dédommagement des familles des martyrs et des blessés de 2008. Comités des victimes des accidents du travail. Comités pour l’apprentissage des femmes. Comités de collectes pour pouvoir aller aux manifestations à la Capitale. Etc.

Mais ce qui donne le la d’une persévérance politique fidèle à ce qui anime Redeyef depuis 2008, c’est l’exigence de la reconnaissance des jeunes hommes tués en 2008.

Le décret 97 voté le 26 décembre 2012 par Ennadha et incluant seulement les jeunes tués entre 2010 et 2011, les exclut du statut officiel de martyrs, c’est à dire de jeunes « morts pour le pays. ». Les parents n’ont toujours pas les certificats officiels des décès, et « n’est pas inscrit sur leurs tombes, martyrs »

Abdelaziz, professeur d’arabe me dit : Nous sommes tous des martyrs vivants. »

Rabbeh, maitrisard de la quarantaine, me dit : « Il faut absolument réécrire l’histoire. Cette non-reconnaissance vise finalement à dire que rien de notre soulèvement n’a eu lieu».

Je suis à Redeyef lors de la Grève générale du 3 janvier 2013. Cette grève paralysant les 100 pour cent de la Ville, ne vise à dire et redire que cela : « 2008 a eu lieu, et nous existons. »

Je me trouve donc devant le local de l’UGTT pour le départ de la manifestation et je suis surprise d’être aspirée par une foule, corps unis à la vitesse d’une tornade. Les énergies ne sont pas contenues. Les gens avancent très vite, j’ai la sensation de marcher à 60 km heure. « Il n’y a rien à perdre, l’état d’urgence se vit au présent, la détermination est la même.» me dit Meryem. Le tracé de la manifestation transgressera les frontières tribales de la Ville, comme s’il fallait contaminer la ville au delà des appartenances identitaires des clans et des familles. « C’est la plus forte manifestation depuis 2008 », me dit Adnen Hajji. « Plus la police est absente, plus on sera discipliné » me dit Walid.


Sans vouloir en faire une éloge,

de quoi Redeyef est il donc pour moi le nom ?

1- Le nom d’un écart et d’une exception. Dans les manifestations et la bouche des gens, je n’ai jamais entendu les mots « Dégage » ni « Démocratie ». Le test est patent : il suffit de dire les mots « transition démocratique ou Révolution » et tout le monde se bidonne. Redeyef n’est donc pas le nom d’une demande de constituante ou de gouvernement. Les militants refusent d’ailleurs fermement depuis l’automne 2011 de participer aux élections. Il y a donc comme deux lignes parallèles qui ne se rencontrent pas, un vis à vis de deux réalités hétérogènes.

2- Redeyef est le nom de ce qui réactive à chaque manifestation ou rassemblement la question d’un traitement égalitaire des gens. Des morts et des vivants. Le coup d’arrêt exigé à la corruption en est le pouls constant. L’exigence d’une juste répartition des postes, l’exigence que les jeunes comptent, l’exigence que les terres soient dépolluées, l’exigence que les richesses de la région soient à la région, tant de points inlassablement réactivés.

3- Redeyef est le nom de la capacité de déploiement d’une ville toute entière sous l’orientation d’une poignée pourtant très « minoritaires » de militants. Peut être justement parce que l’organisation n’y étant pas partisane, les partis sont tenus à distance indifférente et très polie. Point n’est donc besoin d’être nombreux, disent ils.

Et : « On n’attend pas, on y est. »

Celine Rallet