A Paris, dans un appartement du neuvième arrondissement, une petite fenêtre donne sur la cage d'escalier aux vitres opaques de l'immeuble voisin. Sur son rebord, une petite plante quelconque, en piteux état, attend depuis longtemps un peu de commisération, ou bien qu'on en finisse. Non, Brice ne l'a jettera pas. Il espère encore. Ça s'est déjà vu, des plantes qui surmontent un coup de stress. Ne dit-on pas qu'il suffit d'une fissure dans un mur pour que la nature reprenne ses droits ?

Que nous ayons la main verte ou pas, notre départ a été associé, dans l'esprit des citadins, à ce fameux retour à la nature dont tout le monde parle sans préciser de quelle nature, ni de quel retour il s'agit ? Y aurait-il, Ici, plus de nature qu'ailleurs ? Lorsque nous vivions dans la capitale, l'avions-nous quittée ? Serions-nous plus en accord, Ici, avec le cycle des saisons, les tempêtes soufflant plus fort à nos visages, le soleil plus riche d'ultra-violets, les giboulées mouillant jusqu'à notre cœur ? Ici, nos membres bourgeonneraient-ils au printemps et perdraient-ils leur sève en automne ?

Les quelques parcs et jardins d'acclimatation mis à part, il manquerait aux grandes villes leur quota chlorophyllien pour se déclarer appartenir à la nature. La cité, nouveau domaine du vivant, indépendant des autres, se suffisant à lui-même ?

Qu'a-t-il de moins, l'arbre citadin ? Et le misérable pissenlit qui s'accroche à la bordure du trottoir ? Et le ciel qui surplombe tout ça, campagne, ville, bourg, village, hameau, mégapole, site industriel, espace multimodal, ce ciel-là n'est-il pas aussi celui qui, en ce moment, moutonne au-dessus de notre tête, Ici, dans notre petit village?

Notre ancien voisin, alors que nous habitions encore Bruxelles, observait les oiseaux à longueur de journée. Il pouvait nous donner leurs identités françaises et latines ; il connaissait l'étendue de leurs migrations ; il excellait dans l'imitation de leur chant. Dans son jardin, petit comme un mouchoir de poche, les oiseaux, magnanimes, s'attardaient le temps qu'il fallait pour satisfaire ses tendances voyeuristes.

Ici, on dit oiseau, parfois un peu moineau, mésange, étourneau, hirondelle – elles font le printemps – ou chouette. Les autres, on ne sait pas trop comment les appeler. Tandis que notre ornithologue énumérait bouvreuil, bergeronnette, pouillot véloce, tarin des aulnes, pinson des arbres… Ici, pour autant qu'on en parle, on dit oiseau, oiseau, oiseau.

Ici, le potager nourrit, les arbres chauffent ou donnent des fruits pour la confiture ; les herbes non désirées, gênantes pour l'utile qu'on a décidé de laisser pousser, s'éradiquent parfois méchamment avec des substances aux noms déjà toxiques.

Le vendredi soir, les maisons de campagne ressuscitent, leurs fenêtres s'éclairent, la moindre petite fleur abandonnée regonfle sa corolle, l'arbre esseulé attend l'accolade, les légumes alignés s'apprêtent à dévoiler leurs secrets germinatifs aux gens de la ville qui viennent renouer, l'espace d'un week-end, avec leur autre nature.

Christine Van Acker

Extrait de "ici" publié aux éditions Le dilletante en 2014