18h, la séance était close depuis plusieurs minutes. La nuit avait jeté son étole charbonneuse sur les épaules de la capitale, les verrous étaient fermés, rideau! Fini les corniches, colonnes, balcons, fini le poids de l'histoire, les flèches, les coquilles ouvragées, baignées par l'imposante stature de Paris, à demain les tympans, les profils de Napoléon, à demain les réverbères ostentatoires de la Concorde, les arcs végétaux du Métropolitain, le vert des Maillol, le rouge grisé du sable du Tuileries. L'île de la cité avait perdu la vue: Notre Dame, le quai des fleurs, la seine étaient passés sous le règne des projecteurs, des lampadaires, des feux tricolores et des filaments de noël. L'histoire était désormais en hibernation. Seuls subsistaient l'oreille, le bruit, le moteur perpétuel des avenues, la tension vrombissante des voies sur berges, la tourbe cacophonique de Paris, nocive, presque écœurante...

Je devais fuir, revenir demain pour m'en remettre plein la tête. Pour l'heure, les monuments se glissaient sous les draps et je sentais clairement que j'allais devoir suivre leur exemple. J'enjambai les flots et me laissai aspirer par une troupe de piétons vers les profondeurs du RER "Saint-Michel - Notre-Dame". Volées de marches, travées voutées, carrelages blancs, cartilagineux, galeries troglodytes balisées à intervalles réguliers pas les affiches de blockbusters américains ou le chic parisien de la dernière eau de toilette à la mode. L'écho des pas, le tonnerre lointain des autos, le sol vibrait, s'ébrouait.

Voie C enfin! Une bouffée d'espoir. Je devais consulter ces téléviseurs qui pendaient mollement au-dessus du quai, eux seuls avaient les réponses. Ma mission était simple, je devais rallier Marolles-en-Hurepoix et reposer mon corps usé par l'extase touristique. Il fallait dénicher, décrypter son itinéraire dans un empilement de rames, de communes inconnues et d'horaires colorés.

-Merci d'avancer Monsieur, mettez-vous sur le côté, il faut libérer le passage.

C'était un grand gars, cheveux plaqués en arrière, le corps perdu dans une large parka rouge vif qui lui donnait des airs de skipper en solitaire. Le type avait raison, le quai était bondé, le couloir par lequel j'étais arrivé recrachait de longs geysers de France-îliens avec une étonnante régularité: des manteaux, des chapeaux, des cadeaux, des sacs, des traits tirés, des mouvements de cou robotisés et moi, touriste désorienté, planté au milieu de tout ça je gênais, je bloquais le grand écoulement.

"Gestionnaire des flux": l'intitulé était très clair et thermocollé en lettres blanches sur l'ample parka du grand homme. Celui-ci parquait les usagers, diffusait les nuées parisiennes sur l'ensemble du quai pour libérer les écoutilles d'où transpirait la rue.

-ELSA, 18h18, en approche, direction Dourdan!

-ELSA, 18h18, en approche, direction Dourdan! répéta un second garçon en parka -plus petit et trapu- à cinq mètres sur ma droite.

Les candidats pour Dourdan saisirent les anses, les poignées et les brides, réajustèrent les écharpes et s'avancèrent dans une lente chorégraphie. Le lombric de tôles entra dans des vapeurs pneumatiques et des grincements d'acier agonisants. Il relâcha son effort dans un long soupir de pression graisseuse.

-ELSA, 18h18, direction Dourdan à quai!

-ELSA, 18h18, direction Dourdan à quai!

Presque personne ne descendit, la moitié du quai embarqua dans la carcasse vibrante, serrés, poussant, chacun marchant à petits pas de geishas dans la glaise compacte de ses contemporains.

-ELSA au départ, direction Dourdan. Attention à la fermeture des portes!

-ELSA au départ, direction Dourdan. Attention à la fermeture des portes! Répéta le second skipper.

Quelques retardataires, tout juste arrivés sur le quai se ruèrent entre les portes automatiques. Les mâchoires du serpent attrapèrent le sac à dos d'une jeune fille, deux bras le débloquèrent et la rame fila vers Dourdan dans un appel d'air brûlant de mécaniques. Je surveillai les téléviseurs. 18h22, suite des réjouissances, cette fois il filera vers Versailles... Choisy le roi, Orly, Rungis: j'étais au aguets. Tout a continué ainsi: les parkas rouges, 18h22, même cinéma; Versailles, arrivée à quai, mains sur les sacs, bris de voix, éclats de ferrailles ronflantes, sirocco du départ…

18h23, Brétigny sur Orge, annonces, répétitions, parcages, ouvertures des gueules, ingurgitation des passagers et -dans un énième souffle- l'expulsion de plusieurs centaines d'âmes vers les différentes couronnes de l'agglomération parisienne. C'était un spectacle saisissant, à chaque départ la station "Notre-Dame" gonflait ses voutes, ouvrait sa cage thoracique de faïence pour aspirer, inhaler la rue, engloutir les badauds, les travailleurs, touristes, molécules innocentes, brassées, malmenées, mangées par Paris. Sous les ordres des skippers du RER, jeunes globules en parkas rouges, j'observai le monstre parisien qui expulsait son oxygène souillé, qui renvoyait à leurs pénates les muscles endoloris, les paupières tombantes et les esprits somnolents. La ville soufflait, toussait son dioxyde de carbone. Ils étaient des milliers: Savigny, Juvisy, Longjumeau; des milliers de lycéens, de vendeurs, de bureaucrates, de serveurs, de cadres, de chômeurs, de rentiers et toutes les deux minutes un battement, un spasme... Arpajon, Jouy-en-Josas. La nuit était là. Sous mes yeux il y avait une capitale qui crachait sa fatigue, pour, dès demain, récupérer par les longues trachées du RER de nouvelles faces oxygénées, de nouvelles échines droites, de nouveaux cols repassés, prêts à bondir, trotter, sourire, s'user, prêt à nourrir l'animal tentaculaire.

ELAO 18h22 Direction Etampes. C'était mon tour, l’alvéole du retour, la rame de Marolles-en-Hurepoix.

Ce fut une superbe journée. Départ... Souffle... Demain, je reviendrai m'extasier à Notre Dame.

Gregory Parreira